Les archives du SHD conservent les voix des pionniers de l’aviation : Henri Fabre (1882-1984) – l’invention de l’hydravion

AureXus océrise et convertit en XML-EAD plus de 60 000 pages d’instruments de recherche décrivant les archives du Service historique de la Défense. Ce travail est l’occasion de croiser la description de corpus à la portée historique exceptionnelle, comme le fonds Histoire Orale constitué dès 1974 par le Service historique de l’Armée de l’Air. Aujourd’hui, la Division des témoignages oraux du Service historique de la Défense poursuit cette mission en collectant sur l’ensemble du territoire national, l’expérience combattante de militaires des quatre armées pendant ou après leur temps de service. Ces fonds, regroupant près de 3 500 témoignages, soit plus de 7 000 heures d’écoute, couvrent une période qui s’étend de la Première Guerre mondiale à nos jours. Parmi ces archives orales figurent ainsi les témoignages oraux de pionniers de l’aviation, dont voici le portrait de l’un des plus illustres : l’ingénieur Henri Fabre.

Dans un entretien long d’une heure quarante, réalisé le 11 février 1975 et archivé par le Service historique de la Défense, l’ingénieur français Henri Fabre revient sur son parcours et ce qui en fit la singularité, évoquant avec une précision remarquable les fondements de sa recherche.

Henri Fabre devant son appareil “Monaco” en 1911
© Ville de Berre-l’Étang

Né en 1882 dans une famille d’armateurs marseillais (dont les navires allaient jusqu’aux Indes), Henri Fabre était certainement prédestiné à explorer de nouvelles contrées, fussent-elles techniques. Incité par le milieu familial, le jeune homme s’essaie à toutes sortes d’expériences (depuis l’étude des phénomènes gyroscopiques à l’œuvre dans le jeu du ricochet jusqu’à l’observation des cerf-volants qu’il s’amuse à tirer sur les plages du Prado), consignant patiemment leurs résultats ; avide de comprendre ce qui peut permettre à l’homme de s’envoler, du mieux possible, dans les airs. Au cours de l’entretien, il raconte comment naît sa vocation grâce à son père qui lui offre, le jour de ses trois ans, le petit « hélicoptère » de Launoy et Bienvenu (1784). L’ouvrage L’empire de l’air de Louis Mouillard et Otto Lilienthal (disponible sur Gallica) fait par ailleurs partie des livres de chevet du jeune Henri Fabre.

Henri Fabre évoque le rôle de l’hélicoptère miniature de Launoy et Bienvenu dans son éveil à l’aviation

Une aspiration qui se concrétise lorsque le jeune homme finit ses études d’ingénieur et se consacre, dès 1906, à la réalisation de ce qu’on appelait alors un « hydro-aéroplane », muni de trois flotteurs, s’inscrivant dans la lignée des Frères Wright1. Il met donc quatre années à réaliser son prototype, avec l’aval de son père qui avait crédité à son compte une somme de 100 000 Francs, non sans avoir préalablement consulté, sur la question de la faisabilité du projet, le sous-directeur de l’École Supérieure d’Électricité de Paris, établissement auprès duquel Henri venait d’obtenir son diplôme.
Ce prêt va donc faire office d’ultimatum : une machine volante doit sortir du hangar avant que la cagnotte n’arrive à son terme.

Henri Fabre raconte la rencontre de ses parents avec le sous-directeur de son école

Dans le même temps, la compétition fait rage aux quatre coins du monde ; notons les tentatives, à la même époque de Wilhelm Kress2, Louis Blériot3 et Ernest Archdeacon4. Mais c’est sur l’Étang-de-Berre, dans le département des Bouches-du-Rhône, en mars 1910, qu’Henri Fabre, grâce à sa rigueur et sa persévérance, réussit à faire décoller (et atterrir) le premier hydravion autonome dit « de type Canard », réalisant par là même son baptême de l’air.

Henri Fabre aborde les questions relatives au pilotage de ses premiers vols

L’événement est considérable, sur le plan technique mais également sur le plan stratégique, car la France a désormais l’opportunité de prendre le leadership mondial en termes de technologie aéronautique. Le contexte politique est très tendu en ce début de siècle et l’idée d’une « nouvelle arme », destinée à l’observation dans un premier temps, est une idée qui séduit les États. Sur le plan scientifique, c’est un exploit qui devrait également ouvrir la voie à d’autres découvertes et permettre aux ingénieurs du monde entier de s’engouffrer dans la brèche ouverte par l’intrépide français.

Henri Fabre et son hydravion en 1910 – Photographie originale conservée au SHD Vincennes
(SHD/AI/6/FI/B87/4827)

Pour le jeune ingénieur, cette réussite est logique car elle est le fruit de longues années de travail. Il se savait préparé, ayant multiplié, à terre, les essais d’hélices, de flotteurs. L’un des points cruciaux de ses recherches consistait à accroître sa vitesse sur l’eau : il trouvera la solution en utilisant des remorqueurs motorisés. À la même époque, à Monaco, il assiste à des régates de canots automobiles où se trouvent réunis les constructeurs de tous les pays venus montrer leurs appareils ; là-bas il rencontre ses homologues et s’ouvre à de nouveaux questionnements, notamment concernant la problématique des surfaces immergées : la forme des flotteurs devant être pensée en fonction des forces hydrostatiques qui s’appliquent sur un objet plongé dans un fluide.

Henri Fabre sur la problématique des surfaces immergées

Le lendemain de son premier vol, Henri Fabre reçoit une lettre du Capitaine de Vaisseau Le Gouz de Saint-Seine5, à l’époque à la tête de l’aéronautique maritime, l’invitant à venir le voir alors qu’il est en poste à Toulon. Puis, il se rend à Paris, au Ministère de la Guerre, où on lui demande de poursuivre ses essais.

Cependant, Fabre ne bénéficiera pas de l’aide qu’il attendait de la part des autorités. Il mettra en chantier six appareils dans la foulée, toujours sur les fonds de son père mais n’en vendra qu’un, à Raoul Badin6, qui l’accidenta sans parvenir à le faire décoller. Les autres suivront, détruits dans différents meetings. Vers 1913, Fabre se spécialise dans la fabrication de flotteurs qu’il vend à divers constructeurs. Puis, alors que le conflit a éclaté, il passe néanmoins un contrat avec la Marine et construit vingt-quatre hydravions de bombardement qui serviront à la fin de la guerre.

Henri Fabre (1882 – 1984) et son hydravion en 1910 – Photographie originale conservée au SHD Vincennes
(SHD/AI/6/FI/B87/4837)

Dans son récit, Henri Fabre évoque aussi brièvement son mariage avec une fille Montgolfier7, sa rencontre avec Glenn Curtiss8, pionnier de l’aviation américaine, au Salon de l’aéronautique d’Octobre 19109 ; ainsi que sa reconversion après-guerre, en fabricant de meubles, voie qu’il empruntera un temps, sans enthousiasme. Faute de moyens, il finira par ne plus s’occuper d’aviation. Henri Fabre s’éteint en 1984, à l’âge de 101 ans.

Aller plus loin

• Écouter l’intégralité de l’entretien hébergé par le SHD : [en ligne ici]
• Consulter la notice archivistique de cet entretien avec Henri Fabre sur le site du SHD : [en ligne ici]
• Consulter toutes les notices de témoignages oraux sur le site du SHD : [en ligne ici]

1 Orville (1871 – 1948) et Wilbur Wright (1867 – 1912) pionniers de l’aviation américains, à la fois ingénieurs, concepteurs, constructeurs et pilotes.  Ils réalisent le premier vol contrôlé d’un avion, le Flyer, le  17 décembre 1903. L’engin est piloté par Orville Wright.
2 Wilhelm Kress (1836 – 1913) est un ingénieur autrichien, inventeur du premier deltaplane.
3 Louis Blériot (1872 – 1936) est un ingénieur français et un des pionniers de l’aviation. Après avoir volé sur un avion de sa conception en 1907, il est le premier pilote à traverser la Manche le 25 juillet 1909.
4 Ernest Archdeacon (1863 – 1950) est un avocat français, d’origine irlandaise, passionné d’aviation. Ses œuvres de mécénat ont largement contribué à l’essor de l’aviation française avant la Première Guerre mondiale.
5 Jean Charles Juste Bénigne Le Gouz de Saint-Seine, militaire français (1865 – 1954)
6 Raoul Badin, ingénieur aéronautique français, (1879 – 1963). Inventeur, en 1911, de l’ appareil pour mesurer la vitesse des avions, l’anémomètre aussi appelé  le “Badin”.
7 Germaine de Montgolfier, fille d’Auguste-Marc lui-même descendant des célèbres frères Montgolfier.
8 Glenn Curtiss (1878 -1930) est considéré comme l’un des pionniers de l’aviation. Il est notamment le premier fondateur    d’une firme de construction aéronautique aux Etats-Unis, le 30 novembre 1907.
9 Le salon a lieu à Paris, au Grand Palais. 

Sources :
Fonds MR 7.0 et fonds Borrelly-Sebille (L. 19/48), Archives de l’ancien Musée de la Marine et de l’Économie de Marseille.
Monsieur Henri FABRE : Interview réalisée le 11 février 1975 à Paris (SHD/AI/8/Z/7), Fonds Histoire Orale – 1ère partie, Service historique de la Défense, Vincennes. [En ligne ici]

Bibliographie :
BLERIOT Louis, L’envol du XXe siècle, Éditions Larivière, 2010, 176 p.
CATY Roland et RICHARD Eliane, Armateurs marseillais au XIXè siècle, CCI de Marseille, 1986, 338 p.
FABRE Henri, J’ai vu naître l’aviation, Grenoble, Imprimerie Guirimand, 1980, 267 p.
FABRE Henri, Les 3 hydravions d’Henri Fabre, Imprimerie Guirimand, 1979, 35 p.
MARCK Bernard, « Fabre Henri – (1882-1984) », Encyclopædia Universalis.

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